Pour un urbanisme des communs à Liège

La ville de Liège ne fera pas l’économie d’un schéma de développement stratégique si elle veut répondre à la demande de logements, de services et d’espaces verts de qualité à laquelle elle est confrontée. Longtemps postposée, cette réflexion passe par une concertation avec de nombreux acteurs : les grands acteurs publics et immobiliers bien sûr, mais aussi et surtout les nombreux collectifs de citoyens qui se sont mis en place au cours des dernières années.

A force de confondre marketing territorial et aménagement du territoire, la Ville de Liège s’est peu à peu enfermée dans une politique dite des Grands Projets – gare des Guillemins, Boverie, tramway etc. Ces Grands Projets jouent certes un rôle dans le positionnement international de la ville, mais ne répondent pas, ou plus, aux aspirations quotidiennes des habitants et des investisseurs, en quête de logements, de services de proximité et d’un environnement de qualité.

On constate par ailleurs qu’une série de projets d’envergure se voient aujourd’hui bloqués en raison de réactions très vives de collectifs citoyens. Ces collectifs font régulièrement valoir l’impossibilité de juger des mérites d’un projet sans disposer d’une compréhension claire des évolutions attendues dans son voisinage. Un schéma de développement stratégique permettrait de répondre à ces attentes légitimes.

Et ce ne sont plus seulement les citoyens qui se mobilisent.

Les acteurs économiques, et plus spécifiquement l’UPSI (le représentant du secteur immobilier), considèrent qu’il est indispensable de disposer d’un schéma de développement stratégique stable et cohérent si l’on veut vraiment lutter contre l’étalement urbain. Un tel schéma permettrait de renforcer la sécurité juridique de leurs investissements. Le secteur de l’immobilier estime, à juste titre, qu’il ne lui appartient pas de porter seul des choix sociétaux en matière de durabilité urbaine et de reconstruction de la ville sur la ville. Il appartient aux acteurs politiques de définir leur ligne de conduite en la matière et de la défendre devant l’ensemble des acteurs et des citoyens.

La ville de Liège n’est pas dépourvue d’atouts dans la perspective de la mise en œuvre d’un schéma de développement stratégique innovant. On y trouve un terreau très fertile de professionnels, d’associations, de citoyens engagés dans la réflexion sur la ville. S’engager dans cette démarche serait, en outre, une manière de renouer avec notre passé et le remarquable Plan Guide élaboré au XIXème par Blonden (le document est disponible ici). Rappelons que c’est à ce Plan Guide que l’on doit certains de nos plus beaux ensembles urbains, comme le quartier du Jardin Botanique, les îlots qui entourent la place du Congrès, les remarquables alignements bâtis du quartier Saint-Léonard etc.

Nous proposons ici huit principes pour l’élaboration d’un schéma de développement stratégique pour Liège. Ces principes mêlent délibérément le pourquoi et le comment, ces deux aspects étant indissociables dans la démarche.

1) Assumer son ambition métropolitaine à l’échelle de la ville et des quartiers

Liège est la dernière grande ville wallonne qui ne dispose d’aucun document d’urbanisme stratégique à l’échelle de l’ensemble de son territoire communal. Charleroi s’est dotée d’un MasterPlan sous la houlette de son Bouwmeester. Namur, Mons et Verviers disposent d’un schéma de développement communal (ex schéma de structure).

Les communes qui entourent Liège (Seraing, Herstal, Fléron, Chaudfontaine, …) se sont elles-mêmes dotées d’outils de ce type. Liège fait figure d’exception et son agenda urbanistique semble bien souvent dicté par la périphérie. C’est en particulier le cas aux marges de la ville.

Liège doit se doter d’un cadre stratégique si elle veut assumer ses ambitions métropolitaines à l’échelle de l’agglomération, de la région et à l’international. Pour ce faire elle doit innover, faire autrement qu’ailleurs, tout en s’assurant de relais efficaces auprès des communes voisines.

Ce cadre stratégique doit réconcilier la politique des Grands Projets portée par la ville de Liège et les transformations attendues, au quotidien, dans la « ville ordinaire ». Il doit permettre d’interpréter le sens de l’action publique dans les différents quartiers de la ville. Il doit, enfin, anticiper et encadrer les projets immobiliers qui se développent sur le territoire communal en fixant un nouveau niveau d’ambition en matière de durabilité et de qualité de vie en ville à l’aune du XXIème siècle.

2) Mobiliser le levier du développement résidentiel comme vecteur d’attractivité urbaine

Dans le cadre du SDALg, Liège s’est fixée pour objectif de développer 760 nouveaux logements par an sur son territoire à l’horizon 2035. Cet objectif ne pourra être rencontré, de manière qualitative, sans disposer d’un cadre de référence qui oriente les acteurs, publics et privés, vers les espaces les plus adéquats pour le renforcement de la fonction résidentielle. Il incombe à la puissance publique, à l’autorité communale, d’identifier ces espaces d’opportunités, de les valoriser au mieux et de définir ses attentes en matière de production d’habitat.

Les expériences étrangères nous montrent que le développement résidentiel n’est pas un « sous-produit » de l’attractivité urbaine, mais au contraire son moteur et sa raison d’être. C’est à travers le redéploiement de la fonction résidentielle que des villes comme Montréal, Bordeaux ou Nantes ont pu attirer de nouvelles activités, de nouvelles fonctions métropolitaines.

Il s’agit bien entendu de croiser ce développement résidentiel avec une offre de services adaptés, écoles, crèches, espaces verts, mobilité douce, afin de ne pas tomber dans les difficultés que l’on a connu à Bruxelles (le scolaire en retard par rapport au résidentiel). Ceci suppose de coordonner sur le long terme la fonction habitat, à savoir le logement et ses extensions urbaines.

3) Faire face à l’urgence environnementale  dans une logique de justice spatiale

La ville de Liège est confrontée à un engorgement sévère du centre ville et des principales voies d’accès à celui-ci. Ceci est lié à la configuration du site originel de la ville, dans une cuvette. Son développement au XIXème et XXème siècle n’a pas ménagé de nombreuses respirations urbaines en fond de vallée. Les espaces verts de grande taille sont principalement concentrés sur les plateaux, mis à part les coteaux de la Citadelle. Il s’ensuit une exposition assez forte aux polluants atmosphériques, au bruit, aux vagues de chaleur.

Cette urgence environnementale se double, à Liège, d’une forte inégalité sociale et spatiale. L’exposition aux pollutions et l’accès aux espaces verts de qualité est très inégalement distribué dans la ville, qui souffre toujours d’une forte asymétrie entre rive gauche et rive droite. Loin de les compenser, une série d’aménagements réalisés depuis les années 1980 ont encore creusé ces inégalités. Les enjeux de justice spatiale doivent être au cœur de la réflexion stratégique en matière d’environnement urbain et, plus largement, de durabilité à Liège.

4) Repenser la mobilité à travers le dessin de l’espace public.

La ville de Liège va connaître au cours des prochaines années un bouleversement spectaculaire suite à l’arrivée du tram. D’autres projets sont en phase de réflexion. Il est important de coordonner ces initiatives dans un cadre stratégique cohérent afin de maximiser leurs bénéfices induits en matière de rénovation urbaine, de valorisation des espaces verts, de modification des comportements.

Ces équipements ont jusqu’ici été souvent réfléchi dans une optique sectorielle et technicienne, sans envisager l’ensemble des composantes de l’espace public, qui forme pourtant la trame de la culture urbaine. Il importe aujourd’hui de décloisonner les acteurs et les actions entreprises en matière de mobilité afin de les recadrer dans une réflexion plus large sur des espaces publics de qualité et une mobilité apaisée.

Des espaces publics de qualité, ce sont d’abord des espaces robustes, à savoir des espaces qui permettent le développement d’activités variées au cours du temps (journée, semaine, saison), qui se prêtent à des usages par des publics variés (jeunes ados, familles avec enfants, personnes âgées), et qui pourront évoluer dans le temps.

Des espaces publics de qualité ce sont, aussi, des espaces partagés par différents usagers (vélos, automobiles, piétons, bus) sans que les exigences d’un mode de transport ne dictent leurs contraintes à tous les autres modes. Il convient dans cette perspective de décloisonner les pratiques administratives et s’assurer d’une concertation en amont des projets. Ce sont des espaces de tailles variées (espaces de jeux pour un quartier, versus esplanade Saint-Léonard) qui maillent l’ensemble de la ville dans une logique de justice spatiale.

5) Valoriser les pratiques habitantes dans la perspective d’un urbanisme des communs

De nombreux projets de développement ont été paralysés par des recours et des mobilisation de citoyens, un peu vite taxés de Nimby par différents protagonistes. A la différence d’autres villes wallonnes, la ville de Liège a une histoire assez riche en matières de luttes urbaines. Pourquoi ne pas en faire une force ? On ne peut, en même temps, se réclamer du statut de métropole et regretter l’émergence de collectifs de citoyens dans le champ de la politique urbaine. Les deux choses sont étroitement liées, comme on le voit à Paris, Nantes, Bruxelles, Amsterdam…

L’urbanisme des communs s’attache à développer des projets qui s’attachent au bien public et portés par des communautés locales. La coproduction de la ville et de services urbains est pratique courante dans un certain nombre de villes, comme Barcelone, Édimbourg ou encore des villes du sud.

Placer la question des communs au cœur du schéma de développement stratégique permettrait de répondre aux grands défis de la ville. C’est le moyen de s’assurer d’une justice spatiale à travers la mobilisation de collectifs d’habitants dans la ville ordinaire. C’est aussi une manière de répondre aux enjeux de mobilité à travers l’identification de zones leviers, dont le développement nous concerne tous. C’est enfin une manière originale de positionner la ville, tant à l’échelle de la Wallonie qu’à l’international.

Ceci suppose de  travailler sur un cadre flexible, ouvert et incrémental, de manière à capitaliser sur des initiatives locales pertinentes. Le schéma de développement stratégique d’une ville comme Liège doit se concevoir comme un outil évolutif, amendé sur base régulière, de manière à rendre compte de ces initiatives locales et de l’évolution de son contexte international.

6) Ménager différentes temporalités et impliquer le tissu socio-culturel

Un schéma de développement stratégique est un document qui s’inscrit dans le temps long de la fabrique de la ville. On considère que sa réalisation peut s’étaler sur des périodes allant de 15 à 30 ans. Il est nécessaire de se doter d’un cadre stratégique pour coordonner des interventions de diverses natures, développement de logement privé, interventions sur les espaces publics, transformation de la mobilité, sur une durée aussi longue. Ce cadre stratégique constitue une forme de contrat, sur le temps long, entre les différents opérateurs de la ville, qu’il s’agisse d’opérateurs publics (ville, SPW, SRWT) ou d’opérateurs privés (promoteurs immobiliers, habitants, entreprises).

A côté de cela, ou en complément, il importe de ménager les temps de latence et les espaces en pause. Le cadre stratégique doit ainsi laisse une place à des opérations d’urbanisme plus tactique, qu’il s’agisse d’occupations temporaires ou précaires d’espaces vacants, d’interventions sur des espaces à reconvertir. Ces interventions sont une occasion d’impliquer le tissu associatif, le réseau socio-culturel liégeois, dans la démarche du Plan Guide.

Des expériences pilotes ont été menées par la ville dans ce sens (exemple de la Chartreuse). Il s’agit maintenant de capitaliser sur ces expériences et de revendiquer un « savoir-faire liégeois » en la matière.

7) Travailler sur les frontières externes et internes de la ville

De gros investissements ont été consentis au cœur de la métropole : hyper-centre, ligne de tram, axe Guillemins-Boverie. Il est à présent essentiel de redynamiser l’ensemble du territoire liégeois, en accordant une attention particulière aux espaces localisés à proximité des limites communales (Coronmeuse, Rocourt et Sclessin par exemple) ainsi qu’aux espaces localisés à la jonction entre différents quartiers  (le boulevard Poincarré-Frankignoulle ou la frange entre Bressoux et Droixhe par exemple).

Ces espaces de marge sont bien souvent des espaces d’opportunités, en raison d’un foncier disponible à court ou moyen terme, de la présence d’équipements structurants (gares, équipements publics) ou de leur rôle d’interface entre différents publics, différents usagers de la ville. Il appartient à la puissance publique d’orienter la transformation de ces espaces en mutation, de manière à valoriser leur potentiel de manière optimale, dans l’intérêt de la collectivité plutôt que des seuls opérateurs privés ou para-publics.

Ceci suppose de nommer ces espaces et d’y réaliser un inventaire des opportunités urbaines, considérant, par exemple, le potentiel foncier caché (espaces de stationnement, voiries surdimensionnées, emprises Infrabel etc.) à l’instar de ce qui a été réalisé à Bruxelles dans le cadre du plan canal (le gisement foncier du domaine public).

8) Produire un schéma puis un guide d’urbanisme

L’objet du schéma de développement stratégique est d’ordonner dans l’espace une série d’interventions destinées à transformer la ville. Ceci suppose de dessiner le bâti, les espaces publics, la trame verte qui compose l’ossature de la ville. Par nature le schéma de développement stratégique se centre sur des interventions de grande ampleur, qu’il s’agisse de transformations ou de constructions neuves. Les enjeux sont ici liés à la coordination des opérations de plus ou moins grande envergure dans le temps et dans l’espace.

A côté du schéma de développement stratégique, il convient par ailleurs de s’interroger sur le règlement, le guide d’urbanisme qui fixe des ambitions, une forme de droit commun, pour la production du logement, des espaces publics, des espaces verts dans la ville ordinaire.

Ce guide d’urbanisme s’appuie sur les acquis du schéma de développement stratégique et les directives adoptées en la matière pour la ville. Il se décline selon une série de thématiques telles que le logement, les espaces publics, les espaces de jeux etc. Il permet d’assurer une cohérence dans la transformation quotidienne de la ville tout en ouvrant des perspectives vers des formes originales d’intervention, comme les murs et toitures végétaux.

Une réflexion sur “Pour un urbanisme des communs à Liège

  1. Repenser une ville, pour la mobilité mais aussi pour l’urbanisme, est une tâche importante et conséquente qui ne peut être laissée dans les seules mains du politique et de ses directeurs d’urbanisme: la latence politicienne est incompatible avec le bouillonement de la « ville 4.0 » dans laquelle nos enfants vont devoir vivre.

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